Les limites de la modernité et du néolibéralisme

Les responsables politiques n’avaient pas vraiment d’autre choix que de gérer la crise sanitaire de la Covid-19 comme ils l’ont fait, et ce, pour au moins deux raisons. L’une est philosophique; l’autre, gestionnaire. D’abord, notre rapport avec la mort manque de sérénité, parce que nos sociétés occidentales se sont développées sur le contrôle de la nature. Tant de choses auxquelles nous tenons, comme le progrès, la science ou la technologie, impliquent l’encadrement de la vie et, comme corollaire, de la mort. Des mesures sanitaires peu contraignantes, qui entraîneraient davantage de décès et de séquelles biologiques, sont difficilement envisageables, car elles constitueraient une forme de désaveu de ces piliers de la modernité. Il nous est difficile d’accepter qu’une forme de vie relativement simple comme un virus se joue de nos vies biologiques. Alors, pour sauver la modernité, nous avons sacrifié une part importante de nos vies sociales.

Puisque nos modes de vie ont été brutalement chamboulés, la période pandémique aurait dû être favorable pour philosopher et, tout particulièrement, pour apprendre à mourir. Malheureusement, le réflexe de survie de nos civilisations occidentales a favorisé le statu quo. D’autant plus qu’elles sont déjà profondément remises en question par le réchauffement climatique, un problème infiniment plus grave que la Covid-19. Ainsi, on peut se demander si la crispation actuelle sur le contrôle de la pandémie, métonymie de notre obsession de contrôle de la nature, ne procède pas d’un cas de transfert, du point de vue psychanalytique. Contrôler la propagation du virus nous aiderait à gérer notre sentiment d’impuissance face à l’urgence climatique. Nous pourrions ainsi nous maintenir dans le déni du déclin de nos civilisations. Pour ce faire, il faut que l’histoire retienne que cette pandémie a été, de loin, la mieux jugulée jusqu’alors. À tout prix.

Mais notre inconscient collectif n’est pas le seul obstacle pour pouvoir envisager des manières radicalement différentes de gérer ce type de crise. C’est peut-être notre rationalité, pilier de la modernité, qui constitue paradoxalement le plus gros obstacle. D’abord, les arguments de type psychanalytique s’y fracassent inévitablement. Mais surtout elle produit, dans la sphère publique, un rapport avec la mort médiatisé par les chiffres, c’est-à-dire distant, objectif, quantifié. C’est ainsi que notre obsession de contrôle se réifie dans des graphiques de données qui, en objectivant la mort, nous donnent un sentiment de contrôle. Aplatir des courbes est devenu un projet de société, car cela constitue une victoire sur le destin, la mort et la maladie, et nous rassure ainsi sur notre modèle de civilisation.

Par contre, changer notre regard sur la maladie et la mort ne sera pas suffisant pour pouvoir ne serait-ce qu’envisager de gérer la pandémie différemment. Il faudra aussi régler des problèmes de gestion du système de santé très concrets. C’est que, pour pouvoir davantage mourir, il faut d’abord prévoir être davantage malade. Or, la capacité du système de santé de s’occuper des malades et de faire travailler les soignants dignement est limitée. Cependant, cette capacité n’est pas une donnée, comme la contagiosité ou la morbidité du coronavirus, mais bien une variable, sur laquelle l’humain a un contrôle total. S’il était impossible d’augmenter considérablement la capacité du système pendant la crise de Covid-19, il n’est pas trop tôt pour y réfléchir pour la suivante.

Fourvoiement néolibéral

Pour pouvoir envisager de gérer la prochaine crise sanitaire avec des mesures moins contraignantes, il faudra maintenir de la surcapacité dans le système de santé en tout temps, afin d’être prêt le moment venu. Entre-temps, on ferait diminuer, voire disparaître les listes d’attente. Malheureusement, l’idée apparaît politiquement non viable, puisque coûteuse. Elle nécessite une hausse de revenus ou une baisse de dépenses. Dans le système québécois encore principalement public, cela impliquerait une hausse des impôts et, par exemple, une baisse de la rémunération des médecins. Mais ces propositions se fracasseront inévitablement sur l’idéologie néolibérale, largement internalisée par les électeurs. Celle-ci peut d’ailleurs être considérée comme la forme la plus aboutie, ou la plus dégénérée selon le point de vue, de la modernité.

En effet, les deux volets du néolibéralisme sont impliqués dans le blocage politique appréhendé. D’abord, cette idéologie stipule que le marché constitue le meilleur mécanisme d’allocation des ressources et doit donc s’appliquer partout, librement. Afin de ne pas l’entraver, il faut réduire au minimum les impôts et taxes, et la place de l’État, y compris dans les services de santé. Or, seul un État doté d’un système de santé public pourrait se payer le luxe de la surcapacité. En revanche, une telle solution est inenvisageable dans un système de santé marchand, c’est-à-dire capitaliste. Celui-ci est structurellement incapable d’investir convenablement pour la prochaine pandémie, puisque son avènement et les revenus qu’elle pourrait générer sont imprévisibles.

Le second volet du néolibéralisme qui empêche de penser autrement – sa nouveauté par rapport au libéralisme – est l’injonction à l’autogouvernance des individus. Cette idéologie postule que chacun est responsable de son destin, et que celui-ci ne dépend que de ses choix. Le politique doit se borner à fournir un cadre à l’intérieur duquel chacun conduit sa vie comme il l’entend. En régime néolibéral, l’individualisme prime, la liberté de choix est sacralisée, la rationalité de chacun permet de décider du risque à prendre, et le plus fort gagne. Le mouvement anti-masque a pris acte de ces idées. Par ailleurs, cette idéologie justifie, via l’idéologie du mérite, le salaire des médecins. Bref, le régime néolibéral implique une hausse des dépenses et un gel des revenus de notre système public, donc son asphyxie.

La position anti-masque et, plus globalement, anti-mesures sanitaires est philosophiquement recevable. Il est raisonnable de vouloir davantage laisser mourir pour laisser vivre. Refuser de faire payer un prix trop élevé à l’ensemble de la société pour sauver le maximum de vies est une position respectable. Cependant, elle nécessite un système de santé avec de la surcapacité, donc obligatoirement public. Ce qui implique des impôts élevés, en tout temps. C’est le prix à payer pour maintenir, en temps de pandémie, l’idéal de liberté de choix si cher au néolibéralisme. Ainsi, la crise sanitaire de la Covid-19 a-t-elle constitué un cul-de-sac pour l’idéologie néolibérale, en montrant que la capacité de faire des choix individuels dépend des choix collectifs, en l’occurrence de l’intervention accrue de l’état.

Photo : GoToVan [CC BY 2.0] via flickr

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