J’ai tué mon iPhone

Téléphone briséQui n’a jamais souhaité que son réfrigérateur, sa laveuse ou son téléphone se brise afin d’avoir une bonne raison d’acheter un modèle plus récent? Il faut dire qu’au 21e siècle, la morale écologiste s’est ajoutée à la morale judéo-chrétienne pour gâcher notre plaisir de consommer. Et ce n’est pas tout : il faut aussi avoir l’air rationnel dans nos décisions d’achats.

Et dire que les bébé-boumeurs pouvaient acheter n’importe quoi Lire la suite

Je suis Valérie

ValérieDans le marketing politique du 21e siècle, certaines techniques directement importées du marketing commercial deviennent prépondérantes, tel que soutenu dans mon article paru dans Le Devoir intitulé « Le marketing politique de l’émotion et de l’authenticité ». Mais le marketing politique est peut-être en train de se sophistiquer davantage en jouant sur la valeur de signe (1), un ressort persuasif moins apparent, et peut-être pas encore systématiquement exploité par les stratèges, mais ayant un potentiel élevé.

En effet, si on y jette un regard socioéconomique, on peut voir un autre parallèle entre le fonctionnement des marchés et la victoire de Valérie Plante. Son succès réside Lire la suite

Je manque de temps donc je suis

Courir pas de têteDe nos jours, se plaindre de manquer de temps est une pratique courante. Il faut dire que c’est une excellente stratégie pour se valoriser socialement. Si on manque de temps, c’est que l’on travaille beaucoup, que l’on est une personne utile à la société. Même des vedettes Lire la suite

Nous sommes tous néolibéraux

CourseNon contents de travailler de plus en plus d’heures pour gagner notre vie, voilà que nous travaillons sur nous-mêmes. Nous n’avons plus le choix. Il est devenu impératif d’utiliser notre temps discrétionnaire de manière productive, d’avoir une vie active et bien remplie. Et, surtout, restons positifs! Les difficultés de la vie doivent être vues comme des occasions d’apprendre. Il ne faut pas nous questionner sur les raisons de nos problèmes, mais sur notre Lire la suite

Esclaves du capitalisme

BureauLas de tenter de réduire leur empreinte écologique, certains consommateurs cherchent désormais à réduire leur empreinte… esclavagiste. Pour ce faire, ils peuvent compter sur le site Slaveryfootprint.org. Après une poussée d’adrénaline (« Quoi? Des esclaves travaillent pour moi? ») et de culpabilité, les visiteurs sont invités à prendre part à un sondage dont les résultats permettent de mesurer cette empreinte esclavagiste. L’objectif est de susciter une prise de conscience et un changement de comportement de consommation, afin d’éradiquer l’esclavage contemporain.

Cependant, l’enfer étant pavé de bonnes intentions, un tel site implique Lire la suite

Fichiers MP3 : tous des voleurs?

ChatTélécharger gratuitement des fichiers mp3, c’est du vol. La musique numérisée, ça ne se partage pas, ça s’achète auprès de détaillants dûment autorisés, etc.

Pourtant, jusqu’à l’avènement du mp3, il était courant et légal de copier, partager, donner, léguer, revendre et modifier la musique enregistrée, à titre privé. Nous avons néanmoins intégré l’idée, à divers degrés, que ces pratiques deviennent illégitimes dès lors qu’il s’agit de fichiers numériques. Comment en est-on arrivé là? Lire la suite

Leçon de libre-échange

IMG_2483BQu’ont en commun Ronald Reagan, George Bush, Bill Clinton, George W. Bush et Barack Obama? Leur soutien indéfectible au libre-échange. Cela explique, en partie, la résilience de cette doctrine économique, dont les inconvénients sont assez évidents (pertes d’emplois, pression sur les salaires, inégalités renforcées, transport accru, etc.) et les avantages douteux (le monde serait-il vraiment pire autrement?). Force est de constater que le libre-échange ne peut se justifier avec des arguments strictement économiques. En fait, les présidents états-uniens justifient la doctrine économique libre-échangiste par une rhétorique qui s’appuie sur des arguments largement non économiques (1).

L’argument le plus lénifiant de ces puissants hommes est le suivant : le développement du libre-échange est inévitable et naturel. Il s’agit d’une conséquence de la mondialisation, laquelle est on ne peut plus inévitable. Qu’on s’en réjouisse ou non, il faut prendre acte des changements du monde et s’organiser en conséquence, sous peine de perdre au vaste jeu de l’économie mondialisée. Cet argument péremptoire a quelque chose de théologique : il y a une force supérieure, non humaine, qui décide et gouverne le monde.

Une autre série d’arguments, beaucoup plus pragmatiques, tournent autour de l’idée que les imperfections du libre-échange (droits des travailleurs, risques pour la santé, contrefaçon, etc.) ne sont pas systémiques. Les présidents états-uniens soulignent que le système de commerce mondial est déjà relativement équitable et sûr, et que les avantages dépassent les inconvénients. Ils font amende honorable en admettant que le système doit être amélioré, tout en laissant entendre que, moyennant de la volonté, tout cela pourrait être formidable dans un avenir proche.

Mais les arguments les plus paradoxaux sont d’ordre moral, une morale culturellement ancrée chez nos voisins du sud. D’abord, le libre-échange permet de trouver de nouveaux débouchés pour les produits états-uniens, d’accéder à de nouveaux consommateurs désireux de consommer de la même manière. Or, dans l’histoire de ce pays, l’expansion géographique vers l’ouest a été un moteur de développement. Comme elle a atteint la limite pacifique, on peut penser que les États-Uniens subliment leur désir expansionniste dans le colonialisme commercial, qui constitue pour eux, au-delà d’une simple nécessité économique, un devoir moral.

En outre, le libre-échange représente une occasion de montrer et renforcer la supériorité technologique et morale des États-Unis, un moyen d’exporter toujours davantage un mode de vie que le reste de la planète envie. Sous-jacent à ce type d’arguments, se trouve l’idée que la libre concurrence mondiale profite aux plus forts, par définition, et que les plus forts sont les États-Uniens (par volonté divine). L’impérialisme socioculturel n’est pas une coquetterie politique, mais un autre devoir moral des États-Uniens.

Le dernier type d’argument d’ordre moral, moins spécifique aux États-Unis, est que le libre-échange permet la liberté de choix sur le marché, la forme suprême de liberté dans un monde néolibéral. Un commerce mondial sans entrave est une corne d’abondance qui permet d’avoir accès à un éventail infini de produits à un prix défiant toute (libre) concurrence. Notons cependant qu’il s’agit d’une forme de liberté fragile puisqu’elle dépend notamment du nombre et de l’accessibilité des produits sur le marché.

En résumé, dans la bouche des présidents états-uniens, le libre-échange est naturel et inévitable, équitable et sûr, et moralement juste. Si ces arguments ont été efficaces pendant 35 ans, il demeure paradoxal d’avoir justifié une doctrine économique par des arguments théologiques, éthiques et moraux, alors que le marché est, par définition, amoral.

L’économie ne peut donc pas être tenue responsable de la résilience du libre-échange. Cette discipline fragile ne peut à elle seule diriger le monde, même si c’est peut-être son ambition. Ronald Reagan, George Bush, Bill Clinton, George W. Bush et Barack Obama l’avaient compris. Mais pas aussi bien que Donald Trump.

Photo : Vincent Desjardins [CC BY 2.0] via flickr

(1) Coskuner-Balli, Gokcen, et Gülnur Tumbat. 2017. « Performative structures, American exceptionalism, and the legitimation of free trade ». Marketing Theory, vol. 17, no 1, p. 31-50. doi : 10.1177/1470593116657919