Grossesse ostentatoire

EnceinteLes femmes enceintes ne sont plus obligées de ressembler à des sacs de patates. Bien. Mais elles peuvent de moins en moins ressembler à des sacs de patates. Alors, s’agit-il d’un progrès pour les femmes ou d’une aubaine pour l’industrie de la mode? Les données d’une étude scientifique récente basée sur des entrevues en profondeur auprès de 15 femmes en fin de première grossesse (1) offre quelques éléments de réponse.

Certes, la tendance à la « glamourisation » de la grossesse permet aux femmes de s’affranchir de l’image asexuée de la femme enceinte, d’avoir davantage de liberté vestimentaire et de ne pas être confinée à la discrétion. Mais le possible n’est pas le réel. En réalité, s’habiller durant la grossesse devient davantage compliqué, frustrant, voire embarrassant.

Premièrement, la tâche est compliquée parce que la structure du marché est inadéquate. Les beaux vêtements de maternité sont coûteux et difficiles à trouver, et l’offre demeure peu variée. Il est impossible pour chacune de trouver son style. Par exemple, l’une des participantes de l’étude n’a pas envie d’être « cute » ; une autre cherche des vêtements pour aller travailler, pas pour courir dans un champ de fleurs. En fait, le marché continue de reproduire la norme traditionnelle, la version asexuée, voire infantilisée, de la féminité lors de la grossesse.

Expertes dans l’art de gérer les impressions sur les autres, les femmes interrogées souhaitent en même temps assurer une continuité identitaire (être toujours la même personne) et afficher clairement leur statut de femme enceinte, pour ne pas donner l’impression d’avoir du surpoids. Or, le marché permet de répondre à la deuxième préoccupation, mais pas à la première.

Deuxièmement, s’habiller durant la grossesse est frustrant, car les femmes s’imposent d’être économes, en raison de la faible durée d’utilisation des vêtements. Les stratégies vont de l’utilisation de vêtements d’occasion à ceux du conjoint, en passant par l’achat chez des détaillants de masse comme Walmart. Tout cela constitue un changement radical des habitudes des femmes de classe moyenne et moyenne-supérieure interrogées.

Une des sources de frustration réside dans le fait que les femmes interrogées ont précédemment développé une expertise pour concilier leurs goûts personnels, les exigences de chacun de leurs rôles dans la société, leur désir de liberté et leur budget, lors de l’achat de vêtements. Or, au fur et à mesure que le corps se transforme, cette expertise devient de moins en moins applicable. Et celles qui réussissent le tour de force de conserver leur style vestimentaire durant la grossesse se trouvent confrontées au paradoxe que l’attention des autres se trouve attirée davantage vers leur statut de femme enceinte que vers les vêtements qui les enveloppent. La tâche se révèle plus ardue, mais l’impact moindre.

Troisièmement, s’habiller durant la grossesse est embarrassant pour certaines, puisque la discrétion devient moins souhaitable. La grossesse peut être vue comme la seule preuve tangible de l’activité sexuelle, et ainsi l’ultime affirmation du statut de femme à part entière. Pour certaines, pouvoir mettre cela en évidence est un élément d’émancipation. Pour d’autres, devoir mettre cela en évidence est une cause d’embarras. La grossesse ostentatoire n’est pas synonyme de liberté.

Le progrès se définit comme un changement vers quelque chose de mieux, ce qui implique un jugement de valeur. Il est indiscutable que le progrès a un prix, mais le coût pour chacune est bien différent. Le progrès pour certaines est une régression pour d’autres. Contrairement aux femmes, l’industrie de la mode ressort 100 % gagnante. La grossesse est de moins en moins une excuse pour ne pas être bien habillée.

Il est difficile aujourd’hui d’être un consommateur libre, davantage d’être une consommatrice libre, et encore davantage d’être une consommatrice enceinte libre.

(1) Ogle, Jennifer Paff, Keila E. Tyner, et Sherry Schofield-Tomschin (2013), « The Role of Maternity Dress Consumption in Shaping the Self and Identity During the Liminal Transition of Pregnancy, » Journal of Consumer Culture, 13 (2), 119-139. doi: 10.1177/1469540513480161

Photo : MestreechCity [CC BY-NC-ND 2.0] via flickr

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