Mange tes carottes, mon futur prix Nobel

Albert EinsteinLa société de consommation est l’ennemi intime des parents. Il faut faire comprendre à nos enfants que l’on ne peut pas tout acheter, que beaucoup d’objets sur le marché sont inutiles, etc. Il faut leur apprendre à refréner leurs envies, alors que nous-mêmes avons de la difficulté à le faire.

Mais nos interventions bien intentionnées peuvent avoir l’effet contraire de celui escompté. Par exemple, répondre « j’ai pas d’argent pour ça » ou « c’est trop cher » à notre enfant qui nous supplie d’acheter quelque chose envoie le message suivant : si tes parents avaient plus d’argent, tu pourrais acheter ton 42e toutou. Ça développe la frustration du pouvoir d’achat chez l’enfant, condition sine qua non pour devenir un bon consommateur, prêt à s’endetter jusqu’au cou.

En ce qui concerne la nourriture, ce n’est généralement pas une question d’argent. On se fait rarement harceler par nos enfants pour acheter des céréales biologiques au jus de sucre de canne évaporé, du filet mignon ou du caviar. Par contre, la vue d’un rayon de confiseries de 10 mètres a l’effet d’un trip d’acide sur eux.

Mais c’est de notre faute. La prochaine fois que nous voudrons récompenser notre enfant, il faudra lui promettre quelque chose comme : « Range ta chambre et tu auras des brocolis. » Avec un peu de chance, il fera une crise à l’épicerie, au rayon des légumes frais.

De retour à la maison, le bras de fer continue. Pour faire manger de bons légumes à nos enfants, on leur promet un dessert, tout en les informant que c’est bon pour leur santé, que ça les fera grandir, qu’ils seront plus forts, etc. Du poisson avec ça, et tu seras cosmonaute ou prix Nobel.

Mauvaise idée. Une étude récente montre qu’affirmer à des enfants de trois à cinq ans que la nourriture qu’on leur offre est bonne pour leur santé ou facilite leur apprentissage de la lecture ou du calcul a comme résultat qu’ils la trouvent moins bonne et en consomment moins, que ce soit des carottes ou des craquelins Fins au blé (Wheat Thins) (1).

L’intérêt particulier de cette étude est de montrer que la réaction de l’enfant ne provient pas d’un apprentissage direct. L’enfant a pu apprendre par expérience que les aliments que ses parents lui présentent comme bons pour la santé ont un moins bon goût. Mais il est peu probable qu’avant de participer à l’étude, les enfants aient appris que les aliments qui les aident à apprendre à lire et à compter sont moins bons (d’autant plus que ce n’est pas le cas).

En fait, les enfants déduisent que, si la nourriture a des bénéfices extrinsèques (faciliter l’apprentissage), elle doit probablement avoir moins de bénéfices intrinsèques (avoir bon goût). Sans même en avoir la preuve, ils modifient leurs attitudes (diminution de l’évaluation de la qualité gustative de la nourriture) et leur comportement (diminution de la quantité de nourriture réellement consommée), simplement si on les informe que la nourriture a des bénéfices autres que le goût!

Promettre à un enfant qu’il aura du dessert s’il termine son plat principal est pire puisque, dans ce cas, il y a une récompense immédiate qui est offerte. Les enfants en déduisent que si on leur offre une récompense pour un comportement, c’est que celui-ci est déplaisant ou demande un effort. La nourriture doit être mauvaise si on offre une récompense pour la manger.

Ce n’est pas facile de bien faire manger nos enfants, surtout avec toutes les cochonneries que l’industrie agroalimentaire essaie de leur faire avaler, légalement (ce qui ne veut pas dire légitimement) ou illégalement, en violant la loi québécoise d’interdiction de la publicité aux enfants de moins de 13 ans comme McDonald’s, Burger King ou Saputo.

Cette loi est unique en Amérique du Nord, il y a de quoi en être fier.

Mais les compagnies qui s’adressent aux enfants sont comme des enfants. Il faut les chicaner régulièrement.

Photo : Oren Jack Turner [domaine public] via Wikipedia

(1) Maimaran, Michal, et Ayelet Fishbach. 2014. « If It’s Useful and You Know It, Do You Eat? Preschoolers Refrain from Instrumental Food ». Journal of Consumer Research, vol. 41, no 3, p. 642-655. doi : 10.1086/677224

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