La carte de crédit : provocation perverse

10- Carte de créditForce est de constater que le système de carte de crédit est pervers. La carte de crédit est nécessaire pour les réservations, les paiements en ligne et les achats à l’étranger. Beaucoup sont gratuites, aucune ne fait payer les transactions et le paiement minimum est dangereusement faible. Insérer son petit bout de plastique un peu partout permet d’accumuler des points, mais aussi de bénéficier d’une garantie supplémentaire, d’une assurance, etc. Elle permet même aux jeunes de se constituer un dossier de crédit. La carte de crédit est nécessaire pour devenir un citoyen à part entière.

La carte de crédit permet de dissocier l’acte d’achat de sa conséquence, la diminution du solde de son compte en banque. L’achat d’un produit ou d’un service n’est pas la cause de nos tracas financiers. L’éventuelle frustration se cristallise sur nos cartes de crédit. Elles sont devenues le bouc émissaire inconscient de la société de consommation. D’où l’expression bizarre : « Je paye ma carte. »

La plupart des consommateurs sont d’abord prudents. Alors on leur offre une carte à intérêts réduits pour un certain temps. Puis on augmente le taux. C’est une technique élémentaire de marketing, qui s’appuie sur des connaissances solides en psychologie comportementale : le façonnage de comportement. Ce principe est appliqué par les vendeurs de drogue : la première dose est gratuite, le consommateur s’y habitue et ne peut plus s’en passer. Comme quoi de bonnes techniques de vente peuvent pallier l’absence de publicité.

Dans son versant libérateur (1), la carte de crédit permet de parer à des dépenses imprévues (soins dentaires, bris automobile, etc.). C’est une assurance contre des risques bien réels. Elle permet aussi de saisir des occasions : partir en voyage, acquérir une antiquité, mais surtout profiter des soldes. Dans ce cas, plus on dépense, plus on économise. En fait, la carte de crédit est une assurance de pouvoir maintenir son style de vie.

Mais le dérapage n’est jamais loin. Et, lorsque la dette devient élevée, plusieurs stratégies psychologiques sont utilisées pour y faire face. Par exemple, il est facile de justifier des dépenses faites pour les autres : des cadeaux, bien sûr, mais aussi les dépenses liées à un mariage, une naissance, un décès, etc. En fait, toute dépense correspondant à des obligations sociales s’autojustifie. Et il est plus confortable de se dire qu’une dépense était nécessaire que de penser qu’on vit au-dessus de ses moyens.

Payer un petit peu plus que le minimum permet de se voir comme un bon gestionnaire de dette. Tout comme penser à sa prochaine augmentation de salaire, son retour d’impôt, voire sa prestation d’assurance. D’autres types de stratégies, pas seulement psychologiques, consistent à reporter le solde de cartes de crédit l’une sur l’autre, utiliser d’autres types de crédit ou consolider ses dettes.

Les consommateurs voient ces dernières stratégies comme une prise de pouvoir, une subversion du système à leur avantage. Ce pourrait être réel, si les banquiers étaient des crétins. Or, ce n’est pas le cas. En laissant les consommateurs jouer à l’apprenti financier-sorcier, les institutions financières les laissent s’embourber davantage, tout en leur donnant l’impression de contrôler leur destinée et, bien plus jouissif, de subvertir le système.

La provocation la plus perverse de la société de consommation ne vient pas, n’en déplaise à Baudrillard, de la publicité (2). Elle vient de la carte de crédit.

(1) Bernthal, Matthew J., David Crockett et Randall L. Rose (2005), « Credit Cards as Lifestyle Facilitators », Journal of Consumer Research, 32(1), 130-145. doi: 10.1086/429605

(2) Baudrillard, Jean (1976), L’échange symbolique et la mort, Paris : Gallimard (p. 54).

Photo : Shelly Munkberg [CC BY-NC-ND 2.0] via flickr

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