Fichiers MP3 : tous des voleurs?

ChatTélécharger gratuitement des fichiers mp3, c’est du vol. La musique numérisée, ça ne se partage pas, ça s’achète auprès de détaillants dûment autorisés, etc.

Pourtant, jusqu’à l’avènement du mp3, il était courant et légal de copier, partager, donner, léguer, revendre et modifier la musique enregistrée, à titre privé. Nous avons néanmoins intégré l’idée, à divers degrés, que ces pratiques deviennent illégitimes dès lors qu’il s’agit de fichiers numériques. Comment en est-on arrivé là? L’étude des documents juridiques de la poursuite du label discographique A&M Records (Universal) contre Napster, qui s’est déroulée de 1999 à 2001, est éclairante à ce sujet (1).

Acte 1 : Les fichiers mp3 sont similaires aux pistes de CD

Qu’est-ce qu’un fichier mp3? En 1999, c’était une innovation radicale. Mais l’industrie de la musique a invité la Cour à l’appréhender à travers le prisme des formats physiques établis, particulièrement le CD. Un ingénieur cité en Cour, par exemple, a statué que les fichiers mp3 étaient identiques aux formats commercialisés et constituaient ainsi des « duplications des enregistrements maîtres », c’est-à-dire une propriété des maisons de disques. Par conséquent, ces fichiers doivent être acquis auprès de la maison de disques par des réseaux de distribution approuvés, comme les CD. La Cour a ainsi statué que le mp3 constitue un objet de consommation finale comme les formats physiques, et non un outil de promotion.

Acte 2 : Le téléchargement non autorisé d’un fichier mp3, c’est du vol

Cependant, jusqu’ici, la copie, le partage, le don, le legs, la revente et la modification de musique enregistrée étaient légitimes, que ce soit avec le CD, la cassette audio ou le vinyle. Mais la parade juridique ne s’est pas fait attendre. L’échange sur Napster n’est pas un usage privé, en raison de l’anonymat qui y prévaut. Et le reste coule de source. L’acquisition de fichiers numériques en dehors des circuits de distribution officiels s’est vue qualifiée de « vol ». Les fichiers mp3 sur Napster sont devenus des copies piratées. Et l’activité sociale de partage s’est transformée en une activité économique de distribution, proscrite aux individus.

Mais qui vole qui?

Le fichier mp3 n’aurait probablement jamais suscité un tel intérêt de la part de l’industrie de la musique sans le développement exponentiel d’Internet. Les compagnies de disques ont vu dans les activités de partage de fichiers mp3 un manque à gagner important ou, dit autrement, une source de revenu potentielle majeure. Mais le fichier mp3 n’est pas, par essence, un objet de consommation finale qui se transige sur un marché. C’est parce qu’il a été perçu comme une opportunité commerciale qu’il a été étiqueté ainsi par l’industrie de la musique, avec l’aide des tribunaux.

Et iI aurait pu en être autrement.

En effet, de son côté, le défendeur (Napster) a tenté de montrer que les fichiers mp3 étaient des échantillons de qualité médiocre, dont l’écoute se rapprochait de celle de la radio. Ils auraient pu être classifiés comme des outils de promotion. En effet, une fois que l’œuvre est appréciée par le public, de par sa qualité intrinsèque et non par du marketing, le label discographique peut générer des revenus substantiels de différentes manière : concerts, vinyles, marchandises, licences, diffusions publiques, etc.

Par ailleurs, l’analogie entre le fichier mp3 et le CD, par exemple, est trompeuse. Comme tout produit numérique qui peut être reproduit à l’infini, le fichier mp3 ne tire pas sa valeur de sa rareté, comme les produits physiques. Au contraire, en tant que produit culturel, sa valeur augmente lorsqu’il est commun et partagé.

Plus percutante, mais aussi davantage trompeuse, est l’analogie entre le fichier mp3 et le transport en commun, que l’on se doit de payer. En effet, dans un bus, des personnes supplémentaires qui utilisent le service finissent par nécessiter un véhicule supplémentaire, ce qui engendre des coûts. En revanche, le coût marginal de diffusion d’un fichier mp3 est nul pour les producteurs de musique.

On peut ainsi remettre en question le fait que le monde culturel souhaite limiter volontairement la portée d’une œuvre. Priver une partie de l’humanité de la version la plus basique d’une création musicale, alors que cela n’engendre aucun coût, est immoral. Et empêcher les individus de partager les fichiers mp3 cause un double appauvrissement : culturel, d’abord, mais aussi communautaire, puisque les liens se renforcent par le don, le partage et la discussion.

Mais force est de constater que le « droit » de tirer des revenus tous azimuts des activités sociales qui ont lieu autour de la musique, par ceux qui l’ont produite, a eu préséance sur le bien commun. Néanmoins, tout droit comporte une limite. Les droits d’auteur sont déjà limités dans le temps, fort heureusement. Ils pourraient l’être dans l’espace.

Le pouvoir de l’économie (libérale)

Une telle victoire de l’économique sur le culturel et le social a été rendue possible grâce à une notion qui se trouve au cœur de l’idéologie économique libérale : la propriété privée comme incitatif au travail. Selon cette logique, le désormais « vol » de fichiers mp3 compromettrait l’avenir de la musique. L’argument est particulièrement percutant lorsque l’on fait référence au droit des artistes d’obtenir compensation pour leur travail. Cependant, ce qui est défendu bec et ongles par l’industrie, ce sont plutôt les possibilités du capitalisme de se développer davantage en s’immisçant dans chaque sphère de nos vies.

Dans le cas du fichier mp3, l’industrie de la musique, aidée des tribunaux, a clairement exercé un pouvoir répressif inouï sur des activités sociales qui existent depuis le début de l’humanité, notamment le don et le partage. Mais un tel pouvoir est subtilement vicieux, parce que le déni de liberté s’est accompagné de plaisir, de confort et de choix, trois mamelles de la société de consommation. En effet, à l’époque, l’industrie a fait miroiter aux consommateurs des avantages tangibles à court terme, comme des plateformes hautement fonctionnelles et sécurisées avec un immense choix. En maniant la carotte et le bâton, et en misant sur l’apathie des consommateurs, l’industrie de la musique a délégitimé des manières différentes de concevoir le monde et d’interagir avec les autres.

Ainsi, contrairement à la vulgate économiste, la valeur (d’un fichier mp3) et les possibilités d’achat (cassette, vinyle, CD et… mp3) ne se créent pas exclusivement sur le marché selon des mécanismes économiques d’offre et de demande. Elles se forment aussi avec des batailles judiciaires et politiques, des rapports de pouvoir entre institutions, des confrontations idéologiques. Le fichier mp3 est un exemple magistral où la valeur marchande, nulle au départ, s’est créée hors du marché.

On peut certes nier la légitimité du libre partage de fichiers mp3. Par contre, on ne peut nier que le statut de marchandise du fichier mp3 est une construction sociale basée sur des rapports de pouvoir qui n’ont rien de naturel.

Photo : Adaptée de *USB* [CC BY-SA 2.0] via flickr

(1) Denegri-Knott, Janice, et Mark Tadajewski. 2017. « Sanctioning value: The legal system, hyper-power and the legitimation of MP3. » Marketing Theory, vol. 17, no 2, p. 219-240. DOI : 10.1177/1470593116677766

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