Je manque de temps donc je suis

Courir pas de têteDe nos jours, se plaindre de manquer de temps est une pratique courante. Il faut dire que c’est une excellente stratégie pour se valoriser socialement. Si on manque de temps, c’est que l’on travaille beaucoup, que l’on est une personne utile à la société. Même des vedettes se plaignent sur Twitter d’être trop occupées (1).

Cependant, il est bizarre que manquer de temps de loisir soit devenu socialement valorisé. Au 20e siècle, la réussite sociale était synonyme de capacité à se dégager du temps pour voyager, jouer au golf, skier ou faire du yacht. Mais, aujourd’hui, c’est le contraire. Il faut manquer de temps. Que s’est-il passé?

Dans l’économie du savoir, dans laquelle nous sommes entrés vers la fin du 20e siècle, les personnes hautement qualifiées constituent la ressource économique première, par définition. On a donc peut-être tendance à penser qu’une personne qui manque de temps doit avoir des compétences rares et être très demandée sur le marché du travail. Le prestige social, traditionnellement associé à la capacité de l’individu à consommer, est peut-être en train de migrer vers sa capacité à produire.

Certes, ça fait longtemps que l’on considère vertueux de travailler fort, d’être vaillant. Ce qui est nouveau, c’est que travailler de longues heures nous confère un statut social enviable.

Il semble donc que le jugement social et les inférences sur le statut d’une personne soient en train de migrer de la manière dont nous dépensons notre argent vers la manière dont nous dépensons notre temps. Bientôt peut-être, celui qui prend du temps pour cuisiner sera un loser.

Sans aucun doute, plusieurs logiques cohabiteront. Les ressorts traditionnels de la société de consommation garderont de leur puissance. On n’est pas près de valoriser socialement le fait de négliger de tondre son gazon ou de s’épiler. Mais c’est théoriquement possible, puisque ces activités, inutiles et même nuisibles, ne démontrent pas de compétences rares.

Il y a du bon dans ce glissement du jugement sur l’utilisation de l’argent, vers le jugement sur l’utilisation du temps. Pour s’élever socialement, il pourrait suffire de se plaindre de manquer de temps, sans même avoir besoin d’être réellement occupé. Écrire un Tweet, ça coûte moins cher qu’acheter une Porsche.

Mais idéalement, il faut faire un burnout, évènement personnellement douloureux, mais socialement valorisé par certains. De nos jours, atteindre la cinquantaine sans avoir souffert d’épuisement professionnel est presque suspect. Probablement que vous n’avez pas travaillé fort. Ou vous n’avez pas eu d’enfant. Ou vous vous en êtes mal occupé. Bref, vous n’avez pas été utile à la société.

Les Européens, ces paresseux

Mais il se pourrait que ces inférences positives face au manque de temps et aux longues heures de travail soient un phénomène spécifiquement nord-américain. En effet, parmi les Italiens participant à l’étude en référence (1), l’effet n’est pas réduit, il est carrément opposé. Quelqu’un qui travaille beaucoup est considéré par ces Européens comme ayant un statut moins élevé dans la société. Probablement qu’il est forcé par les circonstances, qu’il fait son possible pour nourrir sa famille. En revanche, s’il est riche, il n’a pas de souci à se faire. Il peut faire sa sieste sur ses deux oreilles.

Cette différence radicale peut s’expliquer par des raisons culturelles. En Amérique du Nord, le travail est synonyme de réussite. Les États-Uniens, en particulier, croient fortement dans la mobilité sociale, le fameux rêve américain. A contrario, les sociétés européennes considèrent que le statut est davantage transmis qu’acquis. Travailler de longues heures n’est pas considéré comme un moyen efficace de s’élever socialement. Lire Être et temps d’Heidegger, par exemple, le serait davantage.

En Amérique du Nord, si vous manquez de temps, c’est que vous travaillez fort, et donc que vous êtes en train de réussir. En Europe, si vous manquez de temps, c’est que vous avez des problèmes financiers et que vous êtes mal organisé.

Ne vous vantez pas à vos amis européens que vous manquez de temps.

Photo : Elvert Barnes [CC BY-SA 2.0] via flickr

(1) Bellezza, Silvia, Neeru Paharia et Anat Keinan. 2017. « Conspicuous Consumption of Time: When Busyness and Lack of Leisure Time Become a Status Symbol ». Journal of Consumer Research, vol. 44, no 1, p. 118-138. doi : 10.1093/jcr/ucw076

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